Message
chiffré
Mots
polis tels bois flottés
Signes
décryptés
Sur
le papier tu
L’invisible
a disparu
Secret
révélé

Quittant la médiathèque aux lumières refermées et aux
portes éteintes jusqu’à demain, la bibliothécaire enfourche son vélo au
guidon chromé, on la devine cycliste accomplie, elle rentre chez elle et nous
ne saurons probablement jamais si, dans la soirée, elle s’est mise à lire.
Elle ignorera peut-être que sur son lieu de
travail, pendant ce temps, un voyageur qui se serait égaré dans les blancs ou
dans les marges, dans les salles redevenues désertes, pourrait se dire qu’un
nouveau cycle journalier s’est achevé et
que pourtant la roue tourne, brassant un imperceptible changement dans l’air
silencieux de Babel.
Nous pourrions en parallèle supposer qu’un tel
voyageur ne s’est peut-être pas perdu, qu’il préfère l’attente au voyage,
qu’il aime entendre le silence et, plus que tout, l’écouter.
S’il tendait bien l’oreille, peut-être
décèlerait-il dans un frottement de l’air quelque chose comme l’heure exquise,
un moment où semblent soudain bruire doucement, comme une conversation qui
tenterait une sortie, quelques mots furtifs, assourdis par un invisible film
de poussière et presque étouffés par la verticalité serrée des pages.
-
Quelquefois même, il y a assez longtemps, vous étiez dégoûté de la
littérature ; vous disiez : la littérature, c'est de la merde, qu'est-ce que
vous vouliez dire au juste ?
-Ce n’était qu’une réaction épidermique, un
agacement envers tous ceux qui lisent aux toilettes et ce que je voulais
dire, au fond, n’était que l’expression d’un changement, mon propre changement,
j’étais juste passé du stade anal au stade oral, une progression notable car j’étais
parti de « la merde, c’est de la
littérature » qui j’en
conviens était un peu simpliste.
L’incongruité d'un tel échange ébranlerait alors fortement
le voyageur, au point qu’il finirait immanquablement par se dire, un
peu imprudemment, qu’il a mal entendu ou bien, en une hypothèse
hallucinatoire, qu’il n’a pas pu entendre cela ailleurs que dans son propre rêve.
Tout à ses pensées, il ne discernerait pas certains
remous ou replis discrets également réprobateurs, y resterait inaccessible,
presque hermétique et se couperait du clapotis de pages tournées, du frissonnement
de couvertures refermées, ailes de moulins vibrant dans un étrange labyrinthe
peuplé de miroirs et de portes secrètes.
Alors, un peu comme le voyage nous change, un peu
comme lire c’est voyager et voyager c’est lire, c’est très certainement le
moment que le voyageur choisirait pour changer d’histoire. Ce matin, la bibliothécaire reprend son poste, elle pose son vélo - la place habituelle, l’antivol - et nous ne saurons pas à cette heure ensoleillée ce qu’elle sait ou imagine, pas davantage ce qu’elle ne sait pas, nous supposerons seulement qu’elle est sensible au goût de liberté que procure le vélo, qu’elle apprécie -mais vraiment- quand ça monte et qu’elle ne peut se passer très longtemps des petites routes qui traversent le cœur des forêts. |
Mise à jour après une pause de trois mois, un nouveau blog TEXTURES a démarré le 18 mai 2022. Ici.